Dette cachée : quand l’histoire budgétaire du Sénégal se répète

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La polémique autour de la dette publique « cachée » de l’ancien régime ne faiblit pas. Accusé d’avoir maquillé les chiffres de l’endettement et transmis des données erronées au Fonds monétaire international (FMI), le régime de Macky Sall laisse derrière lui une situation budgétaire tendue, marquée par une crise de confiance avec les partenaires financiers du Sénégal.

Mais au-delà de l’actualité immédiate, cette controverse s’inscrit dans une trajectoire économique déjà connue.

Un précédent historique lourd de conséquences

Dans La construction de l’État au Sénégal (2002), Donald Cruise O’Brien, Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf rappellent qu’entre 1985 et 1992, le Sénégal avait déjà mis en place un programme d’ajustement avec les bailleurs de fonds. À l’époque, la Banque mondiale reprochait au pouvoir d’Abdou Diouf de privilégier le respect formel des conditionnalités au détriment de réformes structurelles réelles.

Les auteurs évoquent explicitement des stratégies de dissimulation d’indicateurs économiques ayant permis à l’État d’accéder à des financements extérieurs sans assainir durablement ses finances publiques. Résultat : une dette mal maîtrisée, une administration jugée coûteuse et inefficiente, et une perte progressive de crédibilité auprès des bailleurs.

Quand la dette devient un problème de gouvernance

Sur le plan économique, le maquillage des chiffres n’est pas qu’un enjeu politique ou moral. Il fausse l’évaluation du risque-pays, retarde les ajustements nécessaires et aggrave, à terme, le coût du financement.
Au début des années 1990, le Sénégal était ainsi perçu par les bailleurs comme un État à la gestion budgétaire défaillante, accusé de surconsommer les ressources publiques, d’entretenir un train de vie élevé et de laisser prospérer la corruption.

La conséquence fut brutale : gel de certains financements, tensions avec la Banque mondiale et, finalement, adoption de mesures d’austérité sévères à partir de 1993, dont la baisse des salaires des fonctionnaires à travers le plan Sakho-Loum.

Une crise de confiance qui se répète

Trois décennies plus tard, le schéma semble se reproduire. La différence majeure tient à l’origine des accusations : cette fois, ce n’est pas une institution de Bretton Woods qui tire la sonnette d’alarme en premier, mais le nouveau pouvoir issu de Pastef.
Le FMI, toutefois, a largement confirmé l’existence d’anomalies dans la gestion de la dette publique sous l’ancien régime.

Sur le plan macroéconomique, cette situation fragilise la capacité du Sénégal à mobiliser des financements concessionnels, accroît la pression sur les réserves budgétaires et limite les marges de manœuvre de l’État en matière d’investissements publics.

Ajustement déguisé ou rigueur assumée ?

À ce stade, aucun accord n’a encore été trouvé avec le FMI. Le gouvernement refuse une restructuration formelle de la dette, craignant ses effets sur la souveraineté économique et la stabilité sociale.
Mais dans les faits, des signaux de rigueur budgétaire sont déjà visibles.

Sans toucher, pour l’instant, aux salaires des fonctionnaires, l’État réduit progressivement certaines dépenses : suppression ou rationalisation d’avantages sociaux, restrictions sur les missions et voyages à l’étranger, remise en cause de certains acquis, notamment dans l’enseignement supérieur et les entreprises publiques.

Le risque d’un ajustement par morceaux

D’un point de vue économique, le danger réside moins dans un ajustement structurel officiellement assumé que dans une succession de mesures partielles, parfois mal expliquées, qui finissent par peser sur le pouvoir d’achat et le climat social.

L’expérience des années 1990 montre que lorsque la correction budgétaire est tardive, elle devient plus douloureuse. La question centrale reste donc la suivante : le Sénégal parviendra-t-il à restaurer la transparence budgétaire et la crédibilité financière sans replonger dans une logique d’austérité imposée ?

Enjeu clé : crédibilité et soutenabilité

Au-delà des responsabilités politiques, l’enjeu économique est clair : sans données fiables, sans trajectoire de dette crédible et sans réformes structurelles ciblées, la soutenabilité des finances publiques restera fragile.
Rompre avec les pratiques du passé est désormais moins une option qu’une nécessité pour éviter que l’histoire économique du pays ne se répète, avec les mêmes coûts sociaux.


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