Il y a des signaux faibles qu’il ne faut jamais ignorer. La colère du Conseil des diffuseurs et éditeurs de presse du Sénégal (CDEPS) face à la répartition du Fonds d’appui et de développement de la presse (FADP) en est un. Car au-delà des chiffres et des querelles de répartition, c’est une question essentielle qui se pose : l’État est-il en train de fragiliser, volontairement ou non, le pluralisme médiatique qu’il prétend soutenir ?
Le FADP a été conçu pour accompagner, soutenir et équilibrer. Mais la réalité décrite aujourd’hui donne l’impression inverse : celle d’un mécanisme qui renforce les plus forts et affaiblit les plus vulnérables.
Comment comprendre que des médias publics, déjà financés par le contribuable et bénéficiant de ressources commerciales, captent une part aussi importante d’un fonds censé soutenir l’ensemble du secteur ? Comment justifier que des entreprises privées, parfois en grande difficulté, se retrouvent avec des miettes ou, pire, totalement exclues ?
À ce niveau, il ne s’agit plus d’un simple déséquilibre. Il s’agit d’un choix.
L’argument de la non-conformité administrative, avancé pour écarter certains grands groupes privés, pose problème. Non pas parce que les règles ne doivent pas être respectées, mais parce que leur application semble produire des effets disproportionnés.
Dans un secteur aussi fragile que la presse, où les contraintes sont multiples, la rigidité administrative peut devenir un outil d’exclusion. Et lorsqu’elle touche des acteurs majeurs, elle soulève inévitablement une suspicion : celle d’un filtrage qui dépasse le simple cadre technique.
Le risque est clair : transformer un mécanisme d’appui en instrument de sélection.
Plus préoccupant encore, les accusations de gestion opaque et de blocage des fonds de 2024. Car dans ce domaine, la perception est presque aussi importante que la réalité.
Une aide publique à la presse ne peut se permettre la moindre zone d’ombre. Dès lors que la transparence fait défaut, le doute s’installe. Et avec lui, une idée dangereuse : celle que le financement pourrait être utilisé comme levier d’influence.
Même si cela n’est pas avéré, le simple soupçon suffit à fragiliser la crédibilité du dispositif.
Ce qui se joue ici dépasse largement les entreprises de presse. Un paysage médiatique déséquilibré produit, à terme, un débat public appauvri.
Si les médias privés s’affaiblissent, ce sont des voix qui disparaissent, des angles qui s’effacent, des contradictions qui s’éteignent. Et dans toute démocratie, l’absence de contradiction est un danger.
Le pluralisme ne se décrète pas. Il se construit, notamment à travers des politiques publiques justes et équilibrées.
Aujourd’hui, l’État est interpellé. Non pas seulement sur une répartition budgétaire, mais sur une vision.
Veut-il réellement soutenir un écosystème médiatique diversifié ? Ou assiste-t-on, progressivement, à une recentralisation autour de médias publics plus contrôlables et mieux financés ?
La question mérite d’être posée, sans détour.
La sortie du CDEPS ne doit pas être réduite à une réaction corporatiste. Elle doit être entendue comme une alerte.
Car derrière cette polémique, il y a une réalité simple : une presse privée fragilisée, un mécanisme de soutien contesté, et un risque réel de déséquilibre durable.
Ignorer cette alerte serait une erreur. Y répondre par plus de transparence, plus d’équité et plus de dialogue serait, au contraire, un signe de maturité démocratique.
Le FADP est à la croisée des chemins. Soit il devient un véritable outil de régulation au service du pluralisme, soit il s’installe comme un facteur de tensions et de soupçons.
Dans un pays où la presse a toujours été un pilier du débat public, le choix qui sera fait ne sera pas neutre.
Il engagera, pour longtemps, la crédibilité de l’information et la vitalité démocratique du Sénégal.




