En analysant la prestation d’Ousmane Sonko lors de son meeting du 8 novembre, le professeur Maurice Soudieck Dione, politologue à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, met le doigt sur une réalité que beaucoup redoutaient : la coexistence entre Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre risque de devenir le talon d’Achille du régime. Invité de l’émission Objection sur Sud FM, l’universitaire dissèque une “situation de pouvoir alambiquée”, où les logiques constitutionnelles et les rapports de force politiques semblent s’entrechoquer.
Selon lui, si la Constitution confère au président la plénitude du pouvoir exécutif, la réalité politique, elle, consacre un Premier ministre fort, chef de la majorité parlementaire et figure centrale du Pastef. Ce déséquilibre, prévient-il, pourrait à terme engendrer des frictions au sommet de l’État, voire une crise institutionnelle, dans un contexte économique déjà fragilisé. Pour Maurice Soudieck Dione, la stabilité du pouvoir repose désormais sur la capacité de Sonko et Diomaye à dépasser les ego et à préserver l’unité du tandem exécutif. “Leur duo est devenu un impératif catégorique pour la cohésion du régime et la réussite du projet politique”, affirme-t-il, tout en appelant à “des compromis sans compromission”.
DAKAR – Le ton est posé, mais le constat est sans appel. Pour Maurice Soudieck Dione, le Sénégal traverse une période inédite où l’architecture institutionnelle du pouvoir se heurte à la réalité du leadership politique. Au lendemètre du meeting d’Ousmane Sonko qui a mobilisé des milliers de militants du Pastef, le politologue décrypte les contours d’une configuration exécutive atypique, porteuse de promesses mais aussi de risques majeurs.
Une bipolarité du pouvoir qui défie la Constitution
“Nous sommes face à une situation où le droit constitutionnel et la pratique politique ne convergent pas”, explique le professeur Dione. D’un côté, la Constitution sénégalaise est claire : le président de la République détient la plénitude des pouvoirs exécutifs, nomme le Premier ministre et peut mettre fin à ses fonctions. De l’autre, la dynamique politique impose une lecture différente : Ousmane Sonko incarne la légitimité populaire, contrôle l’appareil du parti majoritaire et dispose d’une base militante dévouée.
Cette dualité crée ce que l’universitaire qualifie de “zone de turbulence institutionnelle”. En théorie, Bassirou Diomaye Faye est le capitaine du navire étatique. En pratique, Ousmane Sonko en est le moteur politique, celui sans qui le projet Pastef n’aurait jamais accédé au pouvoir. “Le Premier ministre n’est pas un simple collaborateur du président. Il est le leader politique incontesté, celui qui commande la majorité parlementaire et mobilise les foules”, souligne Maurice Soudieck Dione.
Les prémices d’une tension institutionnelle
L’analyste pointe du doigt les signaux faibles qui, selon lui, annoncent une potentielle dérive. Le meeting du 8 novembre a révélé la force de frappe politique de Sonko et sa capacité à galvaniser les troupes, rappelant à tous qu’il demeure le cœur battant du Pastef. Mais cette démonstration de force soulève une question cruciale : jusqu’où peut aller l’affirmation de cette puissance sans empiéter sur les prérogatives présidentielles ?
“Dans un régime présidentiel comme le nôtre, toute ambiguïté dans la répartition du pouvoir exécutif est un ferment de crise”, avertit le professeur. Il rappelle les précédents historiques où des tensions entre président et Premier ministre ont paralysé l’action gouvernementale, voire conduit à des ruptures politiques majeures. Si pour l’instant, l’entente cordiale semble régner entre Diomaye et Sonko, l’universitaire invite à la prudence : “Les divergences ne se manifestent jamais au début. C’est quand les résultats tardent, quand l’économie vacille, quand les choix stratégiques doivent être assumés que les fissures apparaissent.”
L’équation économique comme catalyseur de tensions
Le contexte économique actuel amplifie ces risques. Le Sénégal fait face à des défis structurels majeurs : une dette publique préoccupante, un chômage endémique des jeunes, des attentes sociales immenses après des années de promesses électorales. Dans ce contexte, chaque décision gouvernementale devient un enjeu de pouvoir, chaque arbitrage budgétaire un test de l’unité du tandem exécutif.
“Si les résultats économiques ne suivent pas, la pression va monter. Et dans ce cas, qui sera tenu pour responsable ? Le président qui détient le pouvoir constitutionnel ou le Premier ministre qui incarne la légitimité politique ?”, s’interroge Maurice Soudieck Dione. Cette question n’est pas rhétorique. Elle traduit la complexité d’un système où les responsabilités sont juridiquement claires mais politiquement floues.
L’universitaire craint que cette configuration ne conduise à un jeu de “pilotage à plusieurs mains”, où les décisions stratégiques pourraient être paralysées par des arbitrages internes, des compromis laborieux, voire des blocages silencieux. “Gouverner, c’est trancher. Mais comment trancher efficacement quand deux légitimités s’affrontent au sommet de l’État ?”, lance-t-il.





