Pouvoir à deux têtes : l’ego, ce poison silencieux de la gouvernance

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En analysant la prestation d’Ousmane Sonko lors de son meeting du 8 novembre, le professeur Maurice Soudieck Dione, politologue à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, a, au -delà des considérations institutionnelles, abordé un sujet plus délicat : la dimension humaine du pouvoir.  “Il ne faut pas sous-estimer le poids de l’ego dans l’exercice du pouvoir”, confie-t-il. Bassirou Diomaye Faye est président de la République, fonction suprême qui confère naturellement une autorité symbolique et réelle. Ousmane Sonko, de son côté, est le héros populaire, celui qui a affronté l’ancien régime, mobilisé la jeunesse et incarné l’espoir de changement.

Cette double centralité crée une situation psychologiquement complexe. “Diomaye peut-il accepter longtemps d’être perçu comme l’homme de Sonko ? Sonko peut-il durablement accepter de s’effacer institutionnellement derrière Diomaye ?”, questionne le politologue. Ces interrogations, aussi personnelles soient-elles, ont des implications politiques majeures. Car dans l’histoire politique africaine, nombreux sont les exemples de binômes exécutifs qui se sont brisés sur l’autel des ambitions personnelles et des rivalités de pouvoir.

L’impératif de l’unité : un défi existentiel

Face à ces écueils, Maurice Soudieck Dione formule une prescription aussi simple qu’exigeante : l’unité du tandem Diomaye-Sonko est désormais un “impératif catégorique” pour la survie du régime et la réussite du projet Pastef. “Ils n’ont pas le choix. Leur divorce politique serait une catastrophe pour le pays et sonnerait le glas de leur projet de transformation”, martèle-t-il.

Cette unité, précise l’universitaire, ne peut reposer sur un simple affichage de façade. Elle exige des mécanismes de coordination solides, une répartition claire des rôles, et surtout, une capacité à transcender les ego pour privilégier l’intérêt général. “Il leur faut inventer un mode de gouvernance partagée qui respecte à la fois le cadre constitutionnel et la réalité politique. C’est possible, mais cela demande une maturité politique exceptionnelle”, estime-t-il.

Le professeur appelle notamment à la mise en place de structures de concertation régulières, à une communication gouvernementale unifiée et à une claire délimitation des champs de compétence. “Diomaye doit être le président de tous les Sénégalais, celui qui incarne l’unité nationale et l’autorité de l’État. Sonko doit être le chef de gouvernement efficace, celui qui met en œuvre le programme et coordonne l’action gouvernementale. Chacun dans son rôle, sans empiètement”, suggère-t-il.

Des compromis sans compromission

L’expression est forte et Maurice Soudieck Dione y tient : le tandem exécutif devra accepter “des compromis sans compromission”. Autrement dit, des arrangements pragmatiques sur les modalités de gouvernance, mais une intransigeance absolue sur les principes et la vision politique. “Ils peuvent négocier sur le comment, jamais sur le pourquoi. S’ils commencent à transiger sur leurs valeurs et leurs engagements fondamentaux, ils perdront leur âme et la confiance du peuple”, prévient-il.

Cette formule renvoie aussi à la nécessité de préserver l’unité sans sacrifier l’efficacité. “Un compromis réussi, c’est quand les deux parties sortent avec le sentiment d’avoir gagné quelque chose. Une compromission, c’est quand tout le monde a le sentiment d’avoir perdu son âme”, précise le politologue.

Le pari de la maturité politique

En définitive, Maurice Soudieck Dione pose le diagnostic d’un régime à la croisée des chemins. La configuration actuelle du pouvoir au Sénégal est inédite, créative peut-être, mais indéniablement risquée. Elle peut être le terreau d’une gouvernance innovante et efficace, comme elle peut se transformer en source de paralysie et de conflits.

“Tout dépendra de la capacité de Diomaye et Sonko à faire preuve de maturité politique, à privilégier le collectif sur l’individuel, et à comprendre que leur destin est désormais lié. Ils réussiront ensemble ou échoueront ensemble. Il n’y a pas de troisième voie”, conclut l’universitaire.

Son alerte est claire : le Sénégal entre dans une zone de turbulence institutionnelle. La tempête peut être évitée, mais à condition que les pilotes du navire étatique acceptent de naviguer de concert, avec lucidité et humilité. Le meeting du 8 novembre n’était peut-être qu’un premier test. D’autres viendront, plus déterminants encore, qui révéleront la solidité ou la fragilité de ce tandem inédit au sommet de l’État sénégalais.

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